Où est le président Biden, alors que mes compatriotes suffoquent sous un pont au Texas ?

Haïti pleure : Où est le président Biden, alors que mes compatriotes suffoquent sous un pont au Texas ? par Raymond Joseph

  • Exclusif au New York Sun | 19 septembre 2021

Encore une fois, Haïti domine l’actualité, de façon négative, bien sûr, le pays ne faisant parler de lui que lorsqu’il y a une catastrophe. Cette fois, le problème d’Haïti a surgi aux États-Unis avec des milliers de réfugiés entassés sous un pont, à Del Rio, au Texas, après un long voyage qui a débuté aux pays aussi éloignés que le Brésil, le Chili et même l’Argentine.

Ce ne sont certainement pas les victimes du tremblement de terre du 14 août, qui a dévasté le Grand Sud d’Haïti, ayant causé plus de 2 000 morts et plus de 50 000 sans-abri. Les dégâts économiques restent encore à déterminer. Ils ne fuient pas non plus l’ouragan qui, deux jours après le séisme, arrosait les sans-abri. Leur fuite n’est pas non plus liée à l’assassinat du président de facto, Jovenel Moïse, dans la chambre de sa résidence privée d’un quartier huppé, aux petites heures du 7 juillet.

Il s’agit de réfugiés du tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui aurait fait plus de 200 000 morts, dans la capitale haïtienne de Port-au-Prince et ses environs, plus d’un million de sans-abri et des milliards de dollars de pertes économiques. Bien que ce séisme ait touché un cinquième de la masse continentale, il a causé des dommages de plus de 80 % à l’économie, selon les autorités.

Le monde entier s’est mobilisé pour soutenir Haïti et, lors d’une conférence des Nations Unies, le 31 mars 2010, des promesses de dons de 5,3 milliards de dollars pour cette année et 2011 ont été faites, les États-Unis s’engageant à verser 1,5 milliard de dollars. Finalement, il a été rapporté que près de 10 milliards de dollars avaient été collectés auprès de 130 pays, dans l’espoir de contribuer à un meilleur avenir pour Haïti.

Qu’est-il advenu de cet argent qui était censé « reconstruire Haï ti en mieux », selon le slogan de la « Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti », coprésidée par l’ancien président Bill Clinton et le Premier ministre haïtien de l’époque, Jean-Max Bellerive ? Il n’y a pas eu de comptabilité.

Des gens continuent à vivre sous des tentes, onze ans plus tard. Il n’est pas étonnant que des jeunes de 20 à 30 ans, confrontés à un avenir sombre en Haïti, aient décidé de partir à la recherche d’une vie meilleure. Le Brésil, qui avait besoin de travailleurs pour alimenter une économie en pleine croissance, a été le premier pays à accueillir les réfugiés haïtiens du tremblement de terre de 2010. Puis, à un degré moindre, le Chili et l’Argentine.

Les Haïtiens s’installaient dans leur nouvel environnement jusqu’à ce que la COVID-19 vienne perturber les économies des pays d’Amérique du Sud. Alors a commencé leur périple vers l’ultime Eldorado, les États-Unis. Se fiant à des filous, qui épient à l’affut de ceux qui cherchent un nouveau paradis, des milliers d’entre eux ont entrepris le voyage vers le nord, d’autant plus qu’ils pensaient que l’administration Biden serait plus indulgente que la précédente.

On apprend aujourd’hui que les États-Unis vont commencer à refouler les réfugiés haïtiens chez eux, les renvoyant au lieu qu’ils ont fui, mais qui est devenu bien pire qu’avant. Cela va créer une crise d’une ampleur inimaginable dans un pays déjà ébranlé par une accumulation de désastres.

Je blâme la communauté internationale et les dirigeants haïtiens pour cet état de fait. Car, depuis le 29 février 2004, date à laquelle le président Jean-Bertrand Aristide a été renversé pour avoir, entre autres, initié la création de gangs, appelés chimères, en vue de se maintenir au pouvoir, la Mission de stabilisation des Nations unies en Haïti, y est déployée depuis treize ans.

Deux missions de moindre importance ont pris le relais, dont, actuellement, le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti, connu sous le nom de BINUH. Sous leur surveillance, les autorités haïtiennes ont réalisé le vol de 4,2 milliards de dollars du fonds PetroCaribe et les gangs ont été rétablis par le président Michel Martelly, qui s’est autoproclamé « bandit légal».

  1. Martelly a été secondé par son Premier ministre, Laurent Lamothe, qui a initialement armé les gangs, qui sont devenus un cancer pour le pays. Le président assassiné, Jovenel Moise, quant à lui, a donné aux « gangs fédérés » une reconnaissance officielle. Pendant ce temps, les anciens Présidents et premiers ministres d’Haïti, vivant en République dominicaine, comme Jean-Max Bellerive, ou en Floride, comme Michel Martelly et Laurent Lamothe, aspirent à la reconquête du pouvoir.

Voilà ce qui explique la présence des réfugiés haïtiens sous un pont, à Del Rio, au Texas. Ils mettent l’administration Biden dans la position délicate d’afficher son insensibilité envers les réfugiés haïtiens, alors que des milliers d’Afghans sont accueillis à bras ouverts. C’est un manquement aux dettes morales envers Haïti qui remontent à l’époque de Thomas Jefferson.

L’ambassadeur Joseph, ancien envoyé d’Haïti à Washington, est un collaborateur du New York Sun.


Cet article est publié par l’hebdomadaire Haïti-Observateur VOL. LI, No. 36 New York, édition du 22 septembre 2021, et se trouve en P. 1, 12, 14 à : h-o 22 september 2021